Pourquoi une série sur la violence ?
La violence n’est pas un sujet lointain. Elle traverse mon cabinet chaque semaine — dans les mots des victimes qui tentent de se reconstruire, dans le travail avec des auteurs qui cherchent à comprendre leurs passages à l’acte, dans les récits d’enfants, de couples, de salariés épuisés.
Cette série d’articles naît d’un constat simple : la violence concerne tous les lieux de vie. La rue, le travail, le foyer, l’école. Elle ne discrimine ni l’âge, ni le milieu social, ni le genre — même si certains en portent plus lourdement le poids.
Mon intention n’est pas de dresser un tableau anxiogène, mais d’informer pour prévenir. Reconnaître les mécanismes de la violence, c’est déjà se donner les moyens d’agir. Se sentir concerné — même indirectement — est un acte citoyen, un pas vers une paix sociale qui se construit collectivement, une interaction à la fois.
Dans les prochaines semaines, nous aborderons :
La violence au travail : harcèlement moral, management par la peur, isolement professionnel
La violence conjugale : au-delà des coups, les mécanismes d’emprise et les chemins de sortie
Les violences faites aux enfants : repérer, protéger, réparer
Commençons par ce qui semble le plus anodin — et qui pourtant use, effraie, isole : les incivilités.
Les incivilités : une violence minimisée, des conséquences maximisées
Une insulte dans le Tram. Un crachat. Une bousculade délibérée. Un regard menaçant. Des déchets jetés sur le pas de votre porte. Une file de voitures qui klaxonnent avec agressivité.
Prises isolément, ces « petites » agressions semblent dérisoires. « Ce n’est pas grave », « Il faut relativiser », « C’est la ville » — combien de fois avez-vous entendu (ou prononcé) ces phrases ?
Pourtant, les données racontent une autre histoire.
Ce que disent les chiffres
En France, plus de 3,5 millions de personnes déclarent avoir été victimes d’injures ou d’insultes en une année. Ministère de l’Intérieur
94 % des agents de transport déclarent avoir subi des incivilités au cours de leur carrière, selon l’Observatoire national de la délinquance dans les transports.
Les pompiers français subissent en moyenne plus de 2 700 agressions par an — soit plus de 7 par jour. Observatoire national des violences envers les sapeurs-pompiers
68 % des médecins généralistes ont déjà été confrontés à des incivilités ou agressions verbales de la part de patients. Ordre national des médecins
Ces chiffres ne comptabilisent que les faits déclarés. La réalité est probablement bien plus lourde.
Ce que vivent les équipes d'intervention
J’ai grandi en gendarmerie, j’ai gardé des souvenirs marquants de ce que vivent les professionnels confrontés à la violence quotidiennement et leurs familles.
Pompiers, ambulanciers, agents de transport, personnels soignants : ils sont en première ligne. Cette vidéo illustre ce à quoi ils sont confrontés au quotidien — et ce que cela leur coûte humainement :
Ce que je vois en cabinet : les traces invisibles de l'incivilité répétée
Quand les incivilités se répètent, elles cessent d’être anodines.
Elles s’inscrivent dans le corps et dans le psychisme.
Troubles anxieux
Des patients me confient qu’ils n’osent plus sortir seuls, qu’ils évitent certains trajets, certains horaires, certains quartiers. D’autres refusent que leurs enfants prennent les transports en commun. L’espace public devient hostile, menaçant.
Syndrome de stress post-traumatique (SSPT)
Oui, des incivilités répétées peuvent générer un véritable Stress Post Traumatique (TSPT ou PTSD)
- Reviviscences : images intrusives de l’agression, cauchemars (revivre la dispute dont j’ai été témoin avec le chauffeur de bus… revoir tout le monde crispé descendre du bus, entendre le bébé pleurer, les jeunes crier… )
- Évitements : contournement des lieux ou situations associés (ne plus pouvoir prendre le bus, passe devant cette boutique où la caissière s’est faire braquer devant moi…, )
- Hypervigilance : sursauts, troubles du sommeil, irritabilité (Tout écouter, attendre que mon petit-ami soit avec moi pour sortir le soir…)
- Agressivité réactive : la victime devient elle-même réactive, sur la défensive (réagir trop vite, trop fort dès que je me sens un peu bousculée dans la foule de la rue bondée… s’impatienter devant la caisse et agresser la caissière, klaxonner en ville, ne pas laisser un piéton [ au fait c’est 6 points, tu savais ???] … )
Phobies spécifiques
Phobie des transports, agoraphobie, phobie sociale — ces troubles peuvent s’installer progressivement après des expériences d’incivilités répétées, surtout chez des personnes déjà vulnérables.
Le coût somatique
Le corps parle quand la parole ne suffit plus. Maux de dos chroniques, troubles digestifs, céphalées, maladies psychosomatiques — les consultations médicales, les arrêts de travail, les traitements médicamenteux représentent un coût humain et économique considérable.
En France, le coût annuel du stress au travail (dont une partie liée aux incivilités et à la violence) est estimé entre 2 et 3 milliards d’euros — sans compter les coûts indirects liés à l’absentéisme et à la perte de productivité. INRS
La thérapie individuelle : un levier pour la paix collective
Chaque personne qui entreprend un travail sur elle-même — qu’elle soit victime ou auteur de violence — contribue à la paix sociale.
Pour les victimes : la thérapie permet de métaboliser le traumatisme, de retrouver un sentiment de sécurité, de ne plus se laisser définir par ce qu’on a subi.
Pour les auteurs : elle ouvre un espace pour comprendre les origines et les déclencheurs de ses comportements, développer des stratégies de régulation émotionnelle, rompre des cycles transgénérationnels, et guérir les blessures qui sont restées actives.
La paix ne se décrète pas. Elle se construit — dans les familles, dans les écoles, dans les entreprises, et aussi dans l’intimité d’un cabinet de psychothérapie.
En résumé
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Les incivilités ne sont pas des « détails » : répétées, elles génèrent des troubles anxieux, des SSPT, des phobies.
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Elles trouvent souvent leurs racines dans des précarités multiples — économiques, affectives, relationnelles.
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Leur coût humain et économique est massif, bien que largement sous-estimé.
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La psychothérapie est un levier de transformation — individuel et collectif.
Se sentir concerné, c’est déjà agir. Dans le prochain article, nous aborderons la violence au travail — ses formes visibles et invisibles, et les moyens de s’en protéger.
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