Les violences quotidiennes – Partie III
Un tournant législatif mais une prise de conscience collective un peu tardive
En ce mois de juin 2026, alors qu’un projet de loi relatif à la protection des enfants est examiné au Parlement français, la question de la violence familiale revient avec force dans le débat public. Ce texte, qui vise à passer d’une logique de réparation à une prévention active contre toutes les formes de maltraitance (de la négligence à la violence psychologique), met en lumière une vérité que les psychothérapeutes connaissent bien : la violence ne s’arrête pas aux murs du domicile.
Ce projet de loi rappelle enfin que protéger l’enfance, est urgent, et essentiel et qu’il s’agit de construire aussi des générations plus sécurisées. Car en cabinet, le constat est aussi clair que douloureux : la majorité des adultes reproduisant des schémas violents ou évitant ont eux-mêmes été témoins ou victimes de violence durant leur enfance. Ce n’est pas une fatalité, mais un mécanisme identifié : la transmission transgénérationnelle. Les adultes qui font subir des violences, ont de façon récurrente ont été des enfants qui ont subis ou été exposés à des formes de violence. On ne naît pas violent. (voir les articles parus précédemment.) Quand on dit cela, il ne s’agit pas de valider les personnes dans leur comportement mais bien , 1️⃣ de protéger en connaissance des contextes, 2️⃣ d’accompagner et de soigner les victimes, 3️⃣ d’accompagner et de soigner les auteurs. (et à l’état à la justice de permettre cela).
Tout cela se joue donc au plus près des personnes, et donc des familles.
La famille reste l’institution principale et primordiale de construction de soi, et il faut renoncer à y voir un cocon de perfection qui ne serait tout simplement pas humain.
Cependant quand elle n’est pas suffisamment protectrice, des moyens sont à mettre en oeuvre pour aider à réparer.
Le constat clinique : La répétition du vécu
L’apprentissage par l’imitation : L’enfant apprend que la violence (physique ou verbale, …) est un moyen « normal » de gérer les conflits.
– La précarité affective : Le manque de sécurité émotionnelle dans l’enfance crée une fragilité interne qui se réactive adulte, rendant les relations de couple instables.
– Le trauma non résolu : Sans accompagnement, le trauma reste « actif », déclenchant des réactions de survie disproportionnées face à des situations anodines.
Comprendre ces mécanismes est crucial, mais cela ne suffit pas toujours à les stopper. C’est là que le soin intervient.
Les visages multiples de la violence faite aux enfants
La violence envers les enfants ne se limite pas aux coups. Elle prend des formes variées, parfois silencieuses, mais toutes aussi destructrices pour le développement. Les professionnels s’accordent pour distinguer plusieurs catégories :- La négligence : C’est la forme la plus courante. Elle correspond à un manque de réponse aux besoins fondamentaux de l’enfant (alimentation, hygiène, soins, surveillance, mais aussi affection et stimulation). L’enfant est « laissé à lui-même », ce qui entrave son développement physique et émotionnel.
– La violence physique : Elle implique l’usage de la force (coups, secousses, brûlures) causant des blessures ou de la douleur.
– La violence psychologique (ou morale) : Insultes, humiliations, menaces, rejet, ou l’exposition à des conflits violents. Elle détruit l’estime de soi et la sécurité intérieure de l’enfant, laissant des traces invisibles mais durables.
– La violence sexuelle : Tout acte impliquant un enfant dans des activités sexuelles qu’il ne peut comprendre ou auxquelles il ne peut naturellement en aucun cas consentir.
– Être témoin de violence impacte l’enfant de la même façon, très fortement, et peut engendrer les mêmes symptômes de stress post traumatique qui peuvent être persistant à l’âge adulte.
Par ailleurs, les enfants exposés, intègrent les schémas observés, comme une norme relationnelle.
L'absence, une autre forme de violence.
Les recherches ont largement exploré cela. Selon un rapport de l’Observatoire National de la Protection de l’Enfance (ONPE) et des travaux publiés dans The Conversation, les enfants témoins de violences conjugales ont un risque significativement accru de reproduire ces comportements à l’âge adulte.
Il est crucial d’élargir notre définition de la violence au-delà des actes agressifs ou des mots blessants. L’absence, qu’elle soit physique ou psychique, constitue également une forme de violence relationnelle.
L’absence peut prendre des formes variées comme celle de l’engagement professionnel, il peut s’agir aussi d’une occupation associative, d’un engagement citoyen, ou spirituel La particularité de ces situations est qu’elle peuvent facilement rendre l’absence légitime.
Et parfois, c’est une absence psychique, en raison d’une dépression, d’une addiction…
L’absence engendre souvent un sentiment de solitude qui peut s’ancrer profondément très tôt et cela participe au mode de fonctionnement relationnel, au mode d’attachement « choisi » par le petit enfant pour être en lien, ou se protéger.
Dans le cadre de traumatismes non résolus, certaines personnes développent alors des personnalités ou des comportements évitants. Face au conflit, à l’émotion de l’autre ou à l’intimité, leur mécanisme de défense est de se retirer, de se taire, de « déconnecter » ou de s’absenter physiquement (heures supplémentaires excessives, enfermement dans le numérique, sorties fréquentes).
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Le vécu de l’entourage : Pour le conjoint ou les enfants, cette absence est vécue comme un abandon. Elle génère un sentiment de vide, d’insécurité et d’invisibilité tout aussi douloureux que des cris. L’autre devient un « fantôme » dans la maison, créant une violence passive qui nie l’existence émotionnelle de la famille.
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Observer et chercher à comprendre : Il ne s’agit absolument pas de culpabiliser les personnes qui adoptent ces comportements, ni de les valider. L’évitement n’est pas un choix conscient de nuire, mais une réaction de survie face à une angoisse insupportable. Le système nerveux, saturé, choisit la fuite pour se protéger.Un chemin qui passe par la prise en compte de la part de soi blessée est à trouver mais ne nie pas la réaltié de la responsabilité, et aussi la nécessite de la réparation pour l’entourage ou la victime.
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Se donner de l’information : Mettre des mots sur cette dynamique permet de sortir du malentendu. Comprendre que « je me tais pour ne pas exploser » peut être plus ou moins consciemment d’ailleurs, interprété par l’autre comme « je ne t’aime pas » ou « tu n’existes pas » est la première étape pour changer la danse relationnelle. L’objectif est d’accompagner la personne évitante à retrouver assez de sécurité intérieure pour oser rester présente, même dans la difficulté.
L'impact professionnel : Le PTSD frappe aussi au Bureau
Si le lieu de travail peut être un lieu d’investissement privilégié pour l’évitement de l’engagement dans la sphère personnelle. On pourrait penser que la violence reste à la maison, que ce que j’ai vécu ne m’impacte plus. C’est une illusion, ou une protection de l’esprit. Ce mécanisme de défense qui nous protège, couvre des dysfonctionnements qu’on peut finir par s’attribuer à soi-même et qui abîme notre estime de nous-même.
Les symptômes du Syndrome de Stress Post-Traumatique (SSPT ou PTSD) peuvent finir par envahir la sphère professionnelle également, mettant en péril carrières et équilibres et produisant du risque pro pour les équipes.
Voici comment ces symptômes se pourrait se manifester concrètement au travail :
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Troubles du Sommeil et Épuisement : Insomnies et cauchemars empêchent la récupération, installant une fatigue chronique qui réduit la concentration.
– Irritabilité et Agressivité Réactive : Le seuil de tolérance s’effondre. Une remarque anodine peut déclencher une colère disproportionnée, isolant la personne de son équipe.
– Problèmes Relationnels et Isolement : La méfiance, symptôme classique du trauma, rend les collaborations difficiles. La personne se replie, évite les interactions par peur du jugement.
– Évitements et Absentéisme : L‘anxiété peut rendre le fait de se rendre au travail insurmontable, menant à des arrêts maladie répétés.
– Baisse de Performance Cognitive : Le cerveau en mode « survie » (hypervigilance) peine à accéder aux fonctions complexes comme la planification ou la prise de décision.Reconnaître ces signes est un acte de prévention essentiel, tant pour soi que pour ses collègues.
Sortir du cycle : Le rôle central de la relation et de la parole
Si les techniques thérapeutiques sont importantes, le cœur du soin réside dans la relation qui se tisse entre le patient et le thérapeute, et dans la capacité progressive à mettre des mots sur l’indicible. Si aujourd’hui reprendre tous les détails de son histoire n’est pas nécessaire pour aller mieux, parfois un lieu pour déposer ce qu’on sait depuis toujours et le sortir de soi est une étape importante. Cela nécessite de se sentir en sécurité avec l’autre, celui qui est là présent et qui écoute.
La relation thérapeutique : Un espace de sécurité retrouvé
Pour une personne ayant vécu la violence, la relation à l’autre est souvent source de danger et ce n’est pas toujours conscient. Cela peut même être très présent pour des personnes extraverties.
La thérapie offre un cadre unique :
– Une expérience correctrice : Le thérapeute offre une présence stable, bienveillante et non-jugeante. Pour la première fois, la parole peut circuler sans crainte de représailles ou de minimisation.
– La restauration de la confiance : C’est dans ce lien de confiance que le patient réapprend à se sentir en sécurité avec un autre être humain. Cette sécurité interne devient ensuite le socle pour reconstruire les relations extérieures (famille, travail).
– La nuance réaliste : Ce processus prend du temps. Ce n’est pas magique. Il s’agit d’une reconstruction progressive, faite d’avancées et de reculs, où le thérapeute accompagne sans imposer. Et s’il propose des hypothèses, c’est toujours avec une grande prudence.
La mise en mots, une étape pour transformer le vécu en histoire et continuer de l’écrire autrement… Puis surtout réapprendre à SENTIR.
La violence laisse souvent des traces corporelles et des émotions brutes, difficiles à verbaliser.
Nommer pour apprivoiser : Mettre des mots sur des vécus confus permet de les sortir du corps pour les placer dans l’espace de la pensée. Ce qui était une sensation de panique devient un souvenir identifiable, et donc gérable. Mais tous les détails ne sont pas nécessaires pour le thérapeute qui peut vous aider sans vous retraumatiser.
Observer les sensations internes est un passage déterminant qui va permettre de donner accès aux ressources propres.
La thérapie MOSAIC est dite « stratégique », il s’agit de comprendre comment ça fonctionne pour vous aujourd’hui et pourquoi les solutions qui ont pu être bonnes, ou intéressantes pour vous à un moment donné, aujourd’hui sont obsolètes et maintiennent le problème.
Les solutions, le corps peut les réapprivoiser.
Les outils complémentaires : MOSAIC® et Vittoz
Dans ce cadre relationnel, des approches spécifiques viennent soutenir le travail :
* La Thérapie MOSAIC :
– Apport réel : Elle aide le cerveau à « digérer » les souvenirs traumatiques bloqués en les reliant à des ressources internes. Elle est particulièrement utile pour réduire l’intensité des flashbacks et de l’hypervigilance.
– Nuance : Elle ne fait pas disparaître le souvenir, mais elle change la charge émotionnelle et sensorielle qui y est associée. Le patient apprend à réguler son système nerveux, ce qui diminue l’agressivité réactive et permet de mieux investir la relation thérapeutique.
* La Méthode Vittoz :
– Apport réel : Par des exercices de conscience corporelle, elle aide à sortir du flux anxieux des pensées pour revenir à une présence calme, « sentir que je suis, pour penser plus juste. »
– Nuance : C’est un outil d’entraînement quotidien. Les réseaux du système nerveux sont à emprunter régulièrement pour que l’information trouve plus d’aisance… un peu comme un chemin de désir. La capacité de présence s’expérimente donc régulièrement et dans tous les gestes du quotidien. Elle ne résout pas les causes profondes du trauma seule, mais elle offre une « bouée de sauvetage » concrète pour gérer les montées de stress au travail ou à la maison, facilitant ainsi le travail de fond en thérapie.
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Dans la présence, la pensée plus juste peut aussi faire émerger des prises de conscience décisives.
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La thérapie comme acte de transmission consciente
Travailler sur ses blessures, c’est accepter de devenir le maillon qui transforme la chaîne plutôt que celle qui la subit. Ce parcours thérapeutique n’est pas une charge, mais une opportunité de réécrire son histoire relationnelle. En cultivant une présence plus calme et une confiance retrouvée, on ouvre la voie à une vie professionnelle plus sereine et à une famille où chacun peut exister sans crainte, libéré du poids des répétitions inconscientes.

