Le moment présent : quand le lien devient le soin

Moment présent Psychologue Talence EMDR

Ces petits moments qui changent quelque chose

Une cliente commence sa quatrième séance un peu gênée : « J’ai besoin de vous parler de la séance dernière. Je suis embêtée… la dernière fois je n’ai pas aimé quand vous avez dit cela… »  Je souris intérieurement à ce moment qui se présente, non par mépris mais par gratitude pour l’authenticité qui révèle la sécurité dans le lien qui a permis de faire émerger l’autorisation qu’elle s’est donnée. Car il ne s’agissait pas d’une pure provocation, comme auraient pu le faire d’autres personnes. Nous reprenons alors ensemble le sens de cet échange, le contexte … il se passe quelque chose de tout-à-fait intéressant dans ce qui est en train d’advenir, au cours de cette séquence. Le lien entre nous s’est sensiblement transformé. Elle a su s’autoriser à me questionner, j’ai fait tout mon possible pour rester authentique tout en essayant de la rejoindre dans la sensibilité de son questionnement. C’est ce que Daniel Stern nomme un « moment présent » transformé en « moment de rencontre ». 

Le kairos, de la présence à l'évènement

En 1910 déjà, Roger Vittoz posait un constat qui résonne encore aujourd’hui avec une force remarquable. Pour ce médecin suisse, la guérison ne pouvait advenir que dans un état de présence pleine du sujet à lui-même. Sa méthode, fondée notamment sur l’entraînement de l’attention, plaçait le patient non pas comme objet d’un savoir médical, mais comme acteur central de son propre cheminement. Le thérapeute, lui, devait être disponible, attentif, engagé dans la relation.

Près d’un siècle plus tard, Daniel Stern a donné un nom précis à cette intuition fondatrice. Dans Le Moment présent en psychothérapie (2004), le pédiatre et psychanalyste new-yorkais décrit ces instants souvent brefs, et variables dans leur durée, où quelque chose se passe entre deux personnes, souvent hors du langage, parfois même à la limite de la conscience, dans cette zone de la connaissance implicite (procédurale). Un regard, un geste, une vibration partagée. Stern montre que ce sont ces micro-événements, et non les interprétations savantes, qui déplacent réellement le cours d’une thérapie. Ils viennent comme par pallier faire évoluer la relation et donc le sujet dans des processus successifs. Il en va de même pour le bébé qui traverse sur ces étapes de consciences d’exister à lui-même et à l’autre dans des échanges fondateurs de moments privilégiés qui passent même parfois inaperçus dans le quotidien.

Cette idée n’est pas neuve dans l’histoire de la pensée. Les philosophes grecs disposaient d’un mot pour cela : le kairos. À l’opposé du chronos, le temps mesuré et linéaire, le kairos désigne le moment opportun, celui où quelque chose peut advenir parce que les conditions sont réunies. Le moment présent en thérapie fonctionne ainsi : ce n’est pas une séquence programmée, c’est un espace qui s’ouvre quand le thérapeute et le patient s’y rencontrent véritablement.

La thérapie MOSAIC, pas seulement une technique

Or, c’est précisément là que la thérapie MOSAIC® — Mouvements Oculaires et Stimulations Alternées pour l’Intégration Cérébrale — marque une évolution significative par rapport à l’EMDR classique. Là où l’EMDR prend traditionnellement pour point de départ un souvenir traumatique ciblé, la thérapie MOSAIC® recentre le processus sur l’état interne que la personne souhaite pouvoir éprouver. Le travail ne part plus de la blessure, mais de la ressource. Le patient est invité à vivre pleinement une expérience sensorielle et émotionnelle déjà « codée » dans son cerveau, sans avoir à revivre la douleur.

Un large place est réservée à la reconnaissance des émotions et aux sensations qui leur sont liées. Reconnaître les parts de soi internes et les relier entre elle. Dans ce travail, la posture du thérapeute est très fine est délicate. Il s’agit de conduire avec toute sa sensibilité sans faire le travail, afin que l’expérience correctrice du vécu dans le lien et pour soi, ne soit pas superficielle. Ce déplacement est loin d’être anodin sur le plan relationnel. Il implique que le thérapeute accepte de mettre de côté la technique — au moins temporairement — pour se laisser déplacer dans une zone qu’il ne maîtrise pas entièrement. Il doit pouvoir être pleinement authentique, engagé avec toute sa sensibilité propre au sein du processus. Comme le souligne Stern, ce sont les moments de rencontre — ceux où le thérapeute ne se réfugie pas derrière un rôle — qui produisent le changement.

La naissance de la vie psychique, la pensée contemporaine

Cette dynamique trouve un écho direct dans les travaux de Bernard Golse sur le développement psychique du nourrisson. Le bébé ne se structure pas à partir d’un savoir sur lui-même, mais à partir de la qualité des interactions avec son figure d’attachement. Ce sont les moments de synchronisation, les micro-réparations après les ruptures, qui tissent le lien et permettent l’intégration progressive de l’expérience. Un processus thérapeutique qui se veut réparateur ne peut ignorer cette vérité développementale : il reproduit, à l’échelle adulte, les étapes par lesquelles la vie psychique s’est construite.

Un exemple simple, tiré de la vie quotidienne, permet de saisir ce qui se joue là. Lorsque mon fils, tout petit, découvrai une fourmis dans le jardin, il ne « voyait » pas encore ce que je voyais. Tant que le mot n’était pas prononcé, l’insecte n’est qu’un point mobile dans le champ de son attention. Mais au moment où je nomme à sa demande l’animal — « c’est une fourmis » — quelque chose change : une nouvelle connaissance advient, et elle advient entre nous. Le mot ne se contentait pas de désigner une chose, il créait un espace partagé qui modifiait la relation autant que la perception. L’enfant n’apprend pas seul, il apprend dans le lien, et c’est le lien qui donne à l’expérience sa forme nouvelle.

C’est très exactement le même mouvement que l’on retrouve dans la relation thérapeutique. Le patient arrive souvent avec une matière brute, confuse, non encore symbolisée — une sensation, une image, une émotion sans nom. Quand le thérapeute, présent et attentif, « nomme » juste — non pas par une interprétation savante, mais par une parole vraie qui surgit au bon moment — une connaissance partagée advient. Ce qui était isolé, indicible ou douloureux trouve une place nouvelle, et la relation s’en trouve transformée. Comme pour l’enfant et la fourmis, ce n’est pas l’information qui guérit, c’est le fait qu’elle ait pu naître dans un espace de lien habité.

 

 

 

Ciccone et Gouthier, dans leur Psychopathologie du développement, rappellent d’ailleurs que les troubles psychiques ne sont pas des entités figées mais des modalités d’adaptation qui se sont installées dans l’histoire relationnelle du sujet. Guérir, dans cette perspective, ce n’est pas supprimer un symptôme, mais offrir une nouvelle expérience de lien dans laquelle les anciens schémas peuvent se réorganiser.

La thérapie MOSAIC®, par son approche stratégiques du système, et par utilisation des stimulations bilatérales alternées au service de l’activation des ressources, produit les conditions psychiques et neurophysiologiques de cette réorganisation. Mais c’est avant tout l’engagement de la personne et du thérapeute qui déterminent si le moment présent — ce kairos thérapeutique — pourra advenir. Le professionnel reste responsable de favoriser cet instant.

De mon point de vue, c’est d’abord la relation qui est guérissante, puis la stimulation vient renforcer l’expérience correctrice.

En tant que praticienne Vittoz et MOSAIC®, je vois chaque jour combien ces deux approches se nourrissent mutuellement. Vittoz nous rappelle depuis plus de cent ans que l’état de présence du sujet est le premier levier de sa guérison. Stern nous offre les mots pour comprendre ce qui se joue dans ces instants de rencontre. La thérapie MOSAIC® nous donne un cadre pour que ces instants puissent produire une intégration durable. Le fil conducteur reste le même : c’est dans la qualité du lien, habité pleinement, que le soin advient.

Bibliographie

– Stern, D. N. (2004). Le Moment présent en psychothérapie : un monde dans un grain de sable. Paris : Odile Jacob.
– Stern, D. N. (1998). Le Monde interpersonnel du nourrisson. Paris : PUF.
– Golse, B. (2010). Le Bébé, le temps et l’avenir. Toulouse : Érès.
– Golse, B. (2015). L’Enfant du désir d’enfant. Paris : PUF.
– Ciccone, A. & Gouthier, G. (2009). Psychopathologie du développement. Paris : PUF, coll. « Cursus ».

– Ciccone, Gauthier, Golse, Stern, (2109) Naissance et développement de la vie psychique.  Érès.
– Vittoz, R. (1910). Traitement des psychasthénies par la rééducation. Paris : Alcan. (Œuvres complètes rééditées aux Éditions de la Maison neuve.)
– Khalfa, S. (2023). De l’EMDR à la thérapie MOSAIC : guérir sans douleur les traumatismes psychologiques. Paris : InterÉditions.